Le mouvement

Le mouvement

Un principe d’hygiène reconnu de tous est que les enfants ont besoin de « mouvement ». Aussi quand on parle « d’enfant libre », on inclut surtout le concept: « libre de se mouvoir », c’est-à-dire de courir, de sauter. Aucune mère désormais ne se refuse de convenir, avec des pédiatres, que son enfant doit aller dans les parcs, dans les prés, et là se mouvoir, en plein air, librement.

Quand on parle de liberté dans l’école pour les enfants, il y a aussitôt à l’esprit le concept d’hygiène physique. Nous nous imaginons libre l’enfant qui saute par-dessus les bancs et qui court en se heurtant contre les murs. Il semble que la « liberté de se mouvoir » doive comporter l’idée d’un « grand espace » et que, par conséquent, contenu dans les étroites limites d’une salle, elle dégénère nécessairement en un désordre incompatible avec la correction de la tenue et le travail.

Mais, suivant les principes de l’hygiène psychique, la « liberté de se mouvoir » n’est pas limité un concept si primitif de « liberté somatique et motrice ». Nous pourrions dire d’un petit chien ou d’un petit chat ce que nous disons des enfants, car ces animaux sont libres de courir et de sauter dans un parc ou dans un pré comme et avec les enfants. Si, pourtant, nous voulons conserver le même concept de liberté motrice, en parlant d’un oiseau, nous induisons quelque chose de plus. Nous cherchons à mettre à la portée de l’oiseau de petites branches ou des bâtons qui offrent prise à ses pattes lesquels ne sont pas faites pour marcher à plat sur la terre, comme celle d’un reptile, mais au contraire pour enserrer. Nous savons que.un oiseau laissé « libre de se mouvoir » que sur une étendue plane illimitée serait malheureux.

Et comment ne pensons-nous jamais que, s’il faut préparer l’ambiance d’un oiseau différemment de celle d’un reptile, afin qu’il soit « libre de se mouvoir », nous devons être dans l’erreur en donnant une seule et même forme de liberté à nos enfants, à  nos chiens, à nos chats. Cependant nous voyons les enfants « abandonnés à eux-mêmes », en se mouvant sans but, montrer de l’impatience, protester et se plaindre. S’ils sont grands, ils ont besoin d’inventer quelque chose pour cacher l’intolérable ennui et l’humiliation de marcher pour marcher, de courir pour courir… S’ils sont petits, ils font des bêtises. Il faut conclure que le mouvement suffisant au chat n’est pas suffisant à l’enfant, et que si la nature de l’enfant est différente, la voix de sa liberté doit être aussi différente.

Si l’enfant, dans ses mouvements, n’a pas un but intelligent, le guide intérieur lui manque, et le mouvement le fatigue. Beaucoup d’hommes sentent le vide parfois effrayant de devoir « se mouvoir sans but ». Une des condamnations les plus cruelles qui ont été été inventées pour châtier les esclaves a été de leur faire creuser des trous profonds dans la terre, pour les leur faire remplir ensuite sans trêve, c’est-à-dire de travailler sans but.

Des expériences sur la fatigue ont démontré que la même quantité de travail, dans un but intelligent, fatigue beaucoup moins que le même travail sans but.

Il y a un travail reconstituant, qui n’est pas le produit d’un effort mental, mais un provocateur de coordination de l’organisme psycho musculaire. Ce travail ne produit pas d’objets, mais on pourrait dire que c’est un travail qui conserve les objets, comme par exemple : épousseter, laver la table, balayer par terre, mettre ou débarrasser la table, cirer ses bottines, secouer un tapis. Ce sont les travaux qu’on fait pour conserver les objets – chose bien différente des travaux de l’ouvrier qui, au contraire, par un effort intelligent, a produit ces objets. Ces deux genres de travaux sont profondément divers. L’un est une activité coordonnée à peine d’un degré au-dessus de l’activité nécessaire pour marcher ou pour sauter, donnant un but à un mouvement simple; l’autre est un travail productif comportant un travail intellectuel de préparation, et inclut une série d’acquis moteurs très compliqués, en même temps qu’une application d’exercices sensoriels.

Le premier est le travail adapté aux petits enfants qui doivent « se mouvoir pour apprendre à coordonner leurs mouvements ».

Ce sont ses premiers exercices de vie pratique qui correspondent au principe psychique de la « liberté dans le mouvement ». Il suffit pour cela de préparer une « ambiance adaptée », comme on préparerait une petite branche dans une volière, et puis laisser les enfants libres dans leurs instincts d’activité et d’imitation.

Les objets environnants doivent être proportionnés aux dimensions et aux forces de l’enfant : des meubles légers qu’il puisse transporter, des armoires basses que son bras puisse atteindre, des serrures facilement maniables, des tiroirs qui glissent, des portes légères faciles à ouvrir et à fermer, des porte-manteaux fixés au mur, à sa portée, des brosses que sa petite main puisse embrasser, des savons qui puissent être contenus dans le creux de la main, des cuvettes si petites qu’il puisse avoir la force de les vider, des balais avec un manche court, lisse et léger, des vêtements qu’il puisse mettre et ôter facilement, voilà une ambiance qui invite à l’activité et dans laquelle, peu à peu, l’enfant, infatigable, perfectionne ses mouvements et acquiert la grâce et l’habilité humaines, comme le petit chat acquiert ses mouvements gracieux et son habileté de félin dans ce mouvement d’après le seul guide de l’instinct.

C’est dans ce champ ouvert à la libre activité de l’enfant qui lui permettra de se mouvoir et de se former comme homme. Ce n’est pas le mouvement lui-même, c’est un puissant coefficient à la formation complexe de sa personnalité qu’il tire de ces exercices. Les sentiments sociaux dans les rapports qu’il contracte avec d’autres enfants libres et actifs, ses collaborateurs dans des exercices de vie pratique aptes à protéger et à aider la croissance; le sentiment de dignité qui vient de l’enfant qui apprend à se suffire à lui-même, dans une ambiance qu’il conserve et qu’il domine ; toutes ces choses sont les coefficients humains qui accompagnent le mouvement libre. De la conscience de ce développement de sa personnalité, l’enfant tire les motifs de sa persistance dans ses travaux, la diligence dans leur exécution et la joie supérieure qu’il témoigne quand il les a accomplis. Dans une telle ambiance, il se forme lui-même et fortifie sa vie intérieure ; de même qu’il travaillait à la croissance de son organisme physique et le fortifiais quand il avait le corps plongé en plein air et les membres en mouvement dans les prés.

 

Maria Montessori La pédagogie scientifique tome 2